Il faut sauver le soldat Pablo Emilio : le combat épique d'un père

Tomado de WWW.infolibertad.com
Fin décembre 1997, Gustavo Moncayo recevait un appel téléphonique de son fils Pablo, 19 ans, qui faisait son service militaire dans la région de Nariño, une zone frontalière où on savait que les forces de la guérilla des Farc étaient en activité.

« Papa, s'il n'y a aucun feu d'artifice, je passerai le réveillon de Noël et réveillon de la Saint Sylvestre avec vous tous, » lui disait-il, en utilisant la ligne téléphonique d'une base de communications de l'armée.

Cela ressemblait à un avertissement. « Que veux-tu dire? '  » lui avait demandé Moncayo, professeur à Sandoná, une petite ville de province. « Y a il une fête prévue là-bas, ou quoi ? »

« Non, » avait répondu son fils. « Nous pensons que les guérilleros s'approchent de la province de Nariño pour attaquer quelques bases. Je veux juste que ceci reste un secret entre vous et moi. »

« Je me suis brusquement senti mourir, » se souvient Moncayo . « A ce moment-là, nous ne savions rien au sujet des attaques des guérilleros. »

Les craintes de Pablo et de ses camarades militaires étaient fondées. Le 21 décembre à 2 heures du matin environ, 250 guérilleros attaquaient les bases qu'ils défendaient. Après un échange de tirs qui ont duré 15 minutes, 22 soldats étaient morts et 18 avaient été fait prisonnier, dont 16 allaient être libérés plus tard par les Farc.

Pablo a eu moins de chance. Douze ans plus tard, il est toujours détenu au coeur de la jungle. Mais aujourd'hui il y a une chance qu'il puisse finalement rentrer à la maison pour Noël. Le mois dernier une vidéo a été fournie par le groupe de guérilleros; on y voit un Pablo décharné (il a maintenant 31 ans), accompagné d'une annonce que sa libération pourrait être imminente.

Moncayo peut à peine le croire. « J'ai attendu tellement longtemps pour revoir mon enfant, » explique-t-il. « Pour dire au monde entier que nous continuons à vivre, et que nous voulons essayer de recommencer une nouvelle vie, en laissant ce drame derrière nous. Je rêve d'aider Pablo à tout recommencer. Ces 12 années ont été pour notre famille comme gelées dans le temps. »

Si la libération de Pablo Emilio Moncayo a réellement  lieu - elle est espérée vers la fin du mois - ce sera l'issue la plus heureuse possible d'une campagne extraordinaire menée par un homme seul. Depuis cette nuit fatidique de décembre 1997, Moncayo a simplement refusé de laisser tomber les bras, et il se bat sans relâche pour faire libérer son fils, suscitant ainsi la polémique et l'hostilité déclarée de l'establishment politique colombien.

Pablo s'est engagé dans l'armée colombienne à l'âge de 17 ans. Il aurait voulu étudier la technologie électronique à l'université, mais ses parents, deux instituteurs, n'ont pas eu les moyens de lui "acheter" une exemption de service militaire. Estela, sa mère, était sans emploi depuis quelque temps, tandis que Gustavo parcourait alors la Colombie à la recherche d'un travail d'enseignement avec un salaire décent.

Avant d'atteindre ses 18 ans, Pablo avait été promu caporal. C'est alors qu'est survenue l'attaque des Farc. Coup de malchance pour le caporal, l'organisation de guérilla avait décidé alors de viser les militaires colombiens dans une offensive importante, ce qui lui avait permi de faire prisonniers quelques douzaines de soldats. Vingt-trois militaires et policiers sont encore aujourd'hui détenus par les Farc.

Après la bataille dans laquelle  Pablo avait été fait prisonnier, son père avait fait un voyage douloureux à la base de l'armée à la colline de Patascoy, un site désolé à une altitude de 4,100m. Il avait retrouvé seulement un magnétophone brisé, deux bandes d'un cours d'anglais de Berlitz que son fils étudiait, et un dictionnaire anglais. Le long cauchemar commençait.

Tout d'abord il y a eu un vent d'optimisme. Au cours des entretiens de paix avec les Farc qui ont été organisés au début de la décennie, l'ancien Président Andrés Pastrana avait démilitarisé le secteur de San Vicente del Caguán, permettant ainsi à des journalistes et à des politiciens de rencontrer et d'interviewer les membres de la guérilla. Moncayo a saisi l'occasion de plaider pour qu'on permette à son fils de continuer ses études scolaires par la poste et pour encourager d'autres concessions.

« Mon père vivait presque là-bas, » raconte sa fille, Yuri Tatiana. « Il a voyagé sans relâche malgré le fait que il enseignait toujours. Il avait l'habitude d'arriver à la maison après 50 heures ou plus de marche, parfois sans manger, et il allait enseigner sa classe sans dire un mot. »

Mais il n'y avait aucun progrès. Pendant presque neuf années, des entretiens de paix ont été entamés puis ont été bloqués, les gouvernements sont venus et s'en sont allés, et Pablo est resté en captivité. En 2006, au bord du désespoir, Gustavo Moncayo s'est symboliquement enchaîné, et s'est embarqué dans une marche marathonnienne pour attirer l'attention sur la situation difficile de son fils.

Cette action lui a donné accès aux bureaux des présidents de Colombie, du Venezuela et de l'Argentine. Elle a fait de lui un héro national pour beaucoup. Mais surtout, il a réussi à ce que le destin de son fils fasse enfin les premières pages des journaux. Avant que Moncayo n'ait commencé son voyage, la petite ville de Sandoná était surtout connue pour sa fabrique de chapeaux. Pourtant bientôt cet homme provincial sans contacts ni influence est devenu aussi célèbre en Colombie que les parents d'Ingrid Betancourt, l'ancienne candidate présidentielle enlevée en 2002, et libérée en juillet l'année dernière dans une opération militaire spectaculaire.

« Mercredi passé, c'était le troisième anniversaire de ma campagne, » explique Moncayo. « Cela fait trois ans que je porte ces chaînes. Et ce même jour que mon fils a accompli 11 ans et 10 mois de captivité. »

Cela a pris 46 jours pour parcourir les 1.138 kilomètres) de Sandoná à Bogotá afin d'attirer, sur le cas de Pablo Emilio, l'attention du président Uribe - un président conservateur dont le père a été tué par les Farc en 1983. « Cette marche a touché le pays, » déclaré la sénatrice d'opposition Piedad Córdoba. « Le pays a identifié en lui le drame humain de la situation des séquestrés. »

Mais tout le monde n'a pas été impressionné. À un moment où le gouvernement colombien essayait de mener une approche extrémiste avec les Farc, l'appel émotif lancé par un père pour une demander la paix et le retour de son fils a été traité comme une distraction inutile. Quand Moncayo a rencontré Uribe à Bogotá, sa demande d'un accord humanitaire avec les Farc afin de libérer les otages a tourné à un échange verbal violent sur la façon de traiter l'organisation de guérilla.

Selon José Obdulio Gaviria, un ancien conseiller d'Uribe : La « campagne de Moncayo à ce moment-là a été un désastre qui a probablement fait enlever plus, pas moins, . Plus on parle des séquestrés, plus leur importance grandit pour les kidnappeurs. J'aurais tort de critiquer un père qui veut que son enfant soit libéré, mais les kidnappeurs sont absolument peu sensibles. Ils ont peu de valeurs morales. »

Córdoba pense différemment. « Après avoir vu Moncayo arriver sur la place Bolívar, si désolé, quand on a entendu les mots arrogants du président, quand on a vu Gustavo pleurer avec sa fille et son épouse, cela a été un choc violent pour moi, » explique-t-elle.

« Moncayo dort et vit avec ses chaînes. Il continue à le faire. Cela m'a touché tellement profondément que j'ai été frapper à la porte de Hugo Chávez pour lui demander son aide, et il m'a convaincue de faire tout ce que je pourrais pour aider ceux qui avaient été enlevés. »

Les efforts de Córdoba pour susciter des négociations entre les Farc et le gouvernement de Bogotá ont été la cause de sa nomination pour le prix Nobel 2009 pour la Paix, malgré les critiques acerbes à son égard des partisans d'Uribe, qui l'ont accusée de devenir trop proche du mouvement de guérilla.

Quant à Moncayo, il a juste continué à marcher, après avoir gagné le prix national de la paix en 2007. Et pendant qu'il marchait, il essayait d'ignorer les voix qui lui suggéraient de laisser le destin de son fils entre les mains du gouvernement. « Je ne veux ni des amis ni des ennemis. Je veux juste mon fils, » disait-il simplement.

La phase suivante de son voyage l'a amené à pied à Caracas en janvier 2008, accompagné de sa fille Yuri. Là encore, tout le monde ne l'a pas approuvé. Selon un prêtre catholique, Alberto Franco, un membre de Comisión Intereclesiale de Justicia y Paz : « Quand il a marché à travers la province de Santander [près de la frontière avec le Venezuela] il a reçu des menaces par mail, dans lequel lui et ses associés étaient accusés d'être antipatriotiques. Le langage utilisé était semblable à celui employé par les paramilitaires [milices d'extrême-droite] colombiens. »

Une demande a même été faite à la Commission des Droits de l'Homme interaméricaine pour lui assurer une protection. Même maintenant, sur Facebook, Moncayo a acquis beaucoup d'amis mais il s'est fait également un nombre étonnant d'ennemis. Et toutes les menaces pour sa sûreté ne se font pas seulement en ligne.

Mais pendant qu'il marchait avec Yuri, sa cause prenait de l'ampleur. Admirant son mélange de courage et d'optimisme presque naïf, les bloggers l'ont comparé au héros simple de Forrest Gump. En Colombie il est désigné d'habitude sous le nom du « marcheur pour la paix ». Une chanson populaire du chanteur espagnol Joan Manuel Serrat lui a été consacrée. Moncayo en chantait les textes en marchant: « marcheur, tu ne suis aucun chemin, mais tu crées ton chemin en marchant. »

À Caracas, Chávez, qui avait précédemment offert de négocier avec les Farc, lui a assuré son appui et a appelé Moncayo « un homme extraordinaire ». L'argent du prix pour la paix a été utilisé pour se rendre en Europe et rendre visite au Parlement européen (ndlr: ceci est inexact, ce sont les comités Betancourt qui ont financé son voyage et qui ont organisé sa réception au Parlement Européen et son parcours en Europe). Là également il a continué à marcher, plaidant la cause de la libération de Pablo dans 22 villes. « En Europe, je ne pouvais pas marcher sur les routes parce que le trafic est beaucoup plus dense et rapide qu'en Colombie, » disait-il en plaisantant.

Au cours des trois dernières années, Moncayo a serré la main à plusieurs présidents, aux membres du Congrès américains, aux militants d'O.N.G. et à des activistes des droits de l'homme, et il a réussi à obtenir une entrevue de 10 minute avec le Pape. Cette année, avec son fils qui va terminer sa 12ème année de captivité, Moncayo a décidé d'effectuer ses propres recherches.

Il s'est rendu dans les provinces du Caquetá et de Putumayo, près des endroit dans la jungle où les Farc retiennent les militaires en otage, recherchant n'importe quoi qui pourrait lui fournir des informations sur son fils.

« Les actions de Moncayo ont eu un indéniable et fort  impact sur les médias, » admet Rodrigo Pardo, 'ex-ministre colombien des affaires étrangères et maintenant directeur du magazine Cambio. « Nous devons accepter que les Farc traitent certains otages d'une manière différente parce qu'ils ont un plus grand profil politique. Pablo Moncayo est évidemment devenu un d'eux, suite au travail de son père auprès des médias. »

Le 23 septembre, une vidéo de Pablo Moncayo a été réceptionnée. Celui qui avait été capturé adolescent est maintenant un adulte hagard prématurément vielli. Frappant quatre fois sur la table qui se trouvait devant lui, il a clamé: « Monsieur le Président, ouvrez moi la porte, je veux être libre. »

Pour son père, voir cette vidéo a été une insupportable et ambivalente expérience . « C'était insoutenable, la pluie qui tombe aujourd'hui sur Bogotá n'est rien, comparée aux larmes qui sont sorties de mes yeux ce jour-là. » Les images ont fourni la preuve heureuse que son fils était encore vivant, mais elle montrait aussi de manière effroyable la profondeur de sa douleur.

L'espoir maintenant, après une campagne publicitaire sans précédent, est que Pablo puisse être libéré vers la fin de ce mois. Les autorités ont juré qu'elles « faciliteront les libérations offertes par les Farc ». Dans les prochains jours, une déclaration officielle du gouvernement est prévue. Pour le moment, les membres de la famille Moncayo en sont réduits à prier que leur calvaire se termine enfin.

Il y a neuf ans, lors d'un autre Noël qu'il devait passer dans la jungle, Pablo est parvenu à envoyer une lettre à ses parents et à ses soeurs . « Je veux vous souhaiter de bonnes fêtes… » écrivait-il. « Je sais très bien qu'un jour je serai avec vous… Et prenez svp soin de mon CD Iron Maiden. »

Après avoir marché des milliers de kilomètres, assisté à des réunions innombrables et versé beaucoup de larmes, Moncayo peut à peine espérer que son fils pourra vraiment retourner à Sandoná.

« Selon Piedad Córdoba, il serait possible que je puisse revoir Pablo dans moins d'une semaine, » dit-il. « Je me sens impatient, je croise les doigts, je prie, je pense à ce moment où je vais le revoir, il et comment je vais pouvoir contrôler mes sentiments. Je l'attends comme le jour il est né. »

 

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